Nos identités ne sont pas une blague.

Ces derniers temps, une image « humoristique » qu’on pourrait qualifier de « meme » circule sur internet et fait se marrer des milliers de personnes, y compris des personnes que je connais bien. Cette image est la suivante :

soulée

 

Par. Où. Commencer.

tired

Avant que vous hurliez tou.te.s « MAIS C’EST DE L’HUMOUR VOYONS, UN PEU D’AUTO-DÉRISION », on va mettre les choses au clair. Je vais le répéter de manière prétentieuse mais : j’ai de l’humour. Beaucoup. L’auto-dérision c’est ma passion. Demandez à quiconque autour de vous, j’ai pas de mal à rigoler de moi-même sur les choses dérisoires de ma personnalité, sur mon physique et sur mes privilèges.

Sauf que voilà, mon militantisme, ce n’est pas une part de moi que je trouve ridicule ou sujette à blaguer. C’est même tout ce qu’il y a de plus sérieux. C’est le combat de ma vie, le truc dans lequel je donne le plus d’énergie, au quotidien. C’est-à-dire que j’en ai fait mes études quand même.

Cette image critique donc certain.e.s militant.e.s LGBT+/anar/gauchos (qu’on reconnaît ici à cette coupe (iroquoise ?) teinte et les lunettes (???), ce t-shirt noir, la petite broche arc-en-ciel (couleur du drapeau homosexuel mais plus ou moins globalisé à toute la communauté LGBT+, rappel), et bien sûr, le discours utilisant des termes tirés du vocabulaire intersectionnel et anti-oppression des militant.e.s du net). On va commencer par ce dernier point.

shallwebegin

 

 

I) Le vocabulaire militant

Ignorant, ne sois pas stupide, il y a plus de 120 genres sexuels y compris non-binaires, les gens comme toi sont rétrogrades et intolérants, je ne veux plus jouer avec un sale homophobe blanc privilégié. C’est du harcèlement sexuel !

Commençons par définir et contextualiser certains termes employés ici. Bah ouais, tant qu’on y est, on va essayer d’apprendre deux trois trucs. J’vais donc vous donner la définition militante ici, ce qu’on entend quand on utilise ces termes dans une contexte de lutte.

  • Genre : On parle de genre en opposition au sexe. On va rudimentairement dire qu’il existe 3 sexes : femmes, hommes et intersexes (les personnes concernées par cette dernière « catégorie » possèdent des caractéristiques sexuelles qui ne permettent pas de les mettre dans la « case » femme ou homme). Le genre, ça va plutôt être un ressenti intérieur, un sentiment d’appartenance ou de non-appartenance à une « catégorie sociale », existante ou non. C’est une réalité floue extrêmement difficile à définir sociologiquement parce qu’elle ne s’explique pas forcément rationnellement, ni de la même manière pour tout le monde. Ni totalement sociale, ni totalement biologique. Quoiqu’il en soit, sexe et genre sont deux choses DIFFÉRENTES qui peuvent être liées mais peuvent aussi ne pas l’être. S’il existe « trois sexes », il existe en revanche une multitude de genre (je vous recommande très vivement de vous renseigner avec ce lien non-exhaustif qui répertorie des genres existants). Les plus connus sont « femme » et « homme », ce sont les genres dits « binaires ». Autres précisions :
    • Cisgenre : une personne cisgenre est quelqu’un dont le genre correspond à celui qu’on lui a assigné à la naissance (le genre étant arbitrairement donné en fonction du sexe). Le préfixe latin « cis- » est l’inverse du préfixe « trans- » et signifie « du même côté ». (Le mot est récent, mais n’allons pas croire qu’il est inutile. Tout comme « hétérosexuel.le » (arrivé après « homosexuel.le »), il permet de poser un mot sur une identité de genre, et on évite ainsi les maladresses du style « y a les personnes transgenres, et les personnes normales : non.)
    • Transgenre : une personne transgenre est donc une personne dont le genre diffère de celui qu’on lui a assigné à la naissance. Un homme à qui l’on a assigné le genre « femme » (en fonction de ses parties génitales généralement) à la naissance, par exemple, c’est un homme transgenre. On dit parfois des femmes et des hommes trans que ce sont des trans « binaires ». (C’est un terme controversé parce que par définition une personne trans traverse le genre et expérimente le genre d’une manière bien plus complexe que n’importe quel.le cis). Mais cela me permet d’en venir à une autre définition :
  • Non-binaire : Une personne non-binaire (ou NB) est donc une personne dont le genre ne correspond pas à « homme » ou « femme ». Si vous avez ouvert le lien communiqué juste au-dessus, vous avez pu voir que le panel est large. Les deux, aucun des deux, autre chose, rien du tout, fluide, etc. PRÉCISION IMPORTANTE : ce n’est pas parce que vous ne comprenez pas que vous devez vous moquer des personnes non-binaires avec des réflexions du type « t’es ni un homme ni une femme ? mais du coup t’es une machine à laver ? une licorne ? ahah lol« . On ne vous demande pas de comprendre. Respecter l’identité de genre de quelqu’un c’est ESSENTIEL et VITAL et surtout, ça ne vous coûte littéralement rien ni aucun changement dans votre vie.
    • Aussi, merci de respecter les pronoms choisis par quelqu’un. Pareil, ça ne vous demande rien, qu’une légère adaptation. Tu peux le faire.

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  • Privilège : La première personne à parler de « privilège » dans un contexte de domination sociale c’est Simone de Beauvoir (juste pour vous faire remarquer que c’est pas une lubie récente ou un truc inventé par les « feminazguls » pour vous embêter). On est en possession de privilèges lorsque l’on fait partie d’une catégorie sociale dominante de la société (les hommes, les blanc.he.s, les cisgenres, les hétérosexuel.le.s, les riches, les valides (= les non-handicapé.e.s), etc…). J’ai fait il y a longtemps une vidéo sur ce sujet.

 

  • Harcèlement sexuel : Il y a récemment eu sur Twitter et sur les réseaux sociaux, une libération de la paroles des femmes cisgenres, mais aussi de personnes trans et NB, sur les agressions et le harcèlement subi.e.s au travail mais aussi au quotidien et tout le long de leur vie. En sont nés les hashtags #balancetonporc (sur lequel sont racontées les différentes agressions/situations de harcèlement) et #MeToo (plus sobre, posté sans forcément de détails, juste pour dire que l’on a été victime aussi). Autant vous dire que c’est pas très drôle parce qu’une très très grande proportion de femmes sur les réseaux sociaux ont utilisé ce hashtag et que la très très grande majorité des agressions avaient été commises par… des hommes cisgenres (et, OUI, le préciser est important, parce que ce n’est pas un hasard, le nier serait naïf voire carrément suspect).

Ok donc on a déjà posé de très bonnes bases là. Je sais pas ce que vous en pensez, mais j’trouve pas grand chose de ridicule ou de rigolo dans tout ça. Oui, nier l’identité de quelqu’un, C’EST rétrograde, et C’EST intolérant. Oui, parfois on s’énerve contre vous et on invoque votre caractère privilégié parce que vous êtes aveuglé.e.s par une position dominante qui vous fait croire qu’on gueule pour rien alors que nos luttes sont vitales. Par contre, ça n’a rien à voir avec le harcèlement sexuel, ni avec l’homophobie (puisqu’il est question ici de l’identité de genre, pas de l’orientation sexuelle), et c’est là que ce meme est aussi dangereux parce qu’il décrédibilise nos paroles non seulement en les tournant en ridicule, mais en plus en les utilisant ultra mal. Tout comme dire « genres sexuels », ce qui, si vous avez suivi, n’a absolument aucun sens. Et ça nous fait passer pour des capricieux.ses, pour des « hystériques » en mal d’attention.

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Ces termes ne sont pas utilisés pour embêter, pour provoquer, pour se démarquer. Ces termes ont du sens, une portée, une origine. Ils sont créés, comme tout mot, pour poser un terme sur une réalité et parfois donc sur une identité.

Et là, j’entends vos cris OUTRÉS poindre à l’horizon… « MAIS POURQUOI SE RANGER DANS UNE CASE ? POURQUOI NOUS DIVISER QUAND NOUS NE SOMMES TOU.TE.S QU’HUMAIN.E.S AU FINAL ? Pourquoi vous démarquer encore plus ? » et cætera, et cætera.

 

II) « Se coller une étiquette »

Pour beaucoup de personnes dont l’identité de genre ou l’orientation sexuelle n’a pas été un long questionnement ni une source de souffrance, se « coller des étiquettes » semble absurde. Pourquoi ? Well, la réponse vient de vous être donnée. Parce que ce sont des « personnes dont l’identité de genre ou l’orientation sexuelle n’a pas été un long questionnement ni une source de souffrance« . Ce sarcasme a tout de très sérieux.

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C’est simple de dire que la multiplication des dénominations est néfaste quand la dénomination qui s’applique à vous est celle qui correspond à la « norme » et à la majorité sociale. Prenons l’exemple de l’orientation sexuelle. Vous n’avez jamais eu besoin de vous définir en tant qu’hétérosexuel.le ou de le revendiquer, par exemple, parce que la société nous définit, de base, comme hétérosexuel.le (suffit de jeter un oeil aux pubs, aux films et d’une manière générale à toute représentation du couple dans la culture populaire). Sauf qu’on est nombreux.ses à ne pas se reconnaître dans cette hétérosexualité « par défaut ». Et au moment de la découverte de notre sexualité non-hétéro, et bien on a été content.e.s (c’est un euphémisme, y en a à qui ça sauve littéralement la vie) de pouvoir trouver des termes à poser sur ce qu’on était. Déjà parce que ça fait du bien de savoir que l’on n’est pas seul.e.s, mais aussi parce qu’une identité ça passe aussi par des mots, des explications à donner aux autres. Personnellement, quand je me suis dit que finalement y avait pas que les garçons qui m’attiraient, bah j’étais bien heureuse de connaitre l’existence de la bisexualité à ce moment-là, parce que je me suis pas dit que j’étais « bizarre » ou qu’il fallait que je choisisse, même si je ne connaissais aucun.e bisexuel.le autour de moi. Alors imaginez un peu, pour quelqu’un dont l’identité de genre est ultra complexe et difficile à appréhender, comme c’est libérateur de trouver un mot à poser dessus ! Et une étiquette est une ressource à disposition. Il FAUT que ça existe, il faut des mots de plus en plus précis, de plus en plus variés, parce qu’il faut que tout le monde puisse se reconnaître s’il en a besoin.

Morale : Si vous êtes queer, vous êtes libres de vous définir comme vous le souhaitez, et il n’y a que vous qui puissiez vous définir. Vous vous DEVEZ de respecter la manière dont se définit quelqu’un, parce qu’on parle de son identité. Enfin, si vous êtes non-hétéro/non-cisgenre et que vous ne souhaitez pas vous définir, c’est légitime, c’est valable, et personne n’a le droit d’y redire quoique ce soit. ♥

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Petite précision sur l’argument que j’entends souvent : « Mais on est tou.te.s humain.e.s avant tout, ça sert à rien de faire des différences« , ça aussi, c’est pas valable DU TOUT (surtout quand on est en train de tenir un discours militant). Merci Sherlock, j’avais remarqué qu’on était de la même espèce, pas de souci. Et si tu « ne vois ni les couleurs ni les sexes », écoute, c’est super, mais permets-moi d’en douter. On nous apprend à les voir, on nous apprend à les identifier, à les associer à des caractéristiques précises, et surtout à en faire une hiérarchie. Votre bonne foi, vous savez quoi, j’irai jusqu’à dire que je la pense sincère, mais hé, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Non, aujourd’hui, ce n’est pas la même chose d’être blanc.he que d’être noir.e. Non ce n’est pas la même chose d’être cisgenre que d’être transgenre, etc. Oui, on est tou.te.s humain.e.s, mais on n’est pour autant pas tou.te.s traité.e.s comme tel.le. Vouloir effacer nos identités sous prétexte d’une solidarité universelle, c’est beau sur le papier, mais dans les faits, c’est effacer les revendications et les souffrances liées à ce que nous sommes. Et c’est plus néfaste qu’autre chose.

 

III) Les conséquences de votre « humour »

JE VOUS LE DIS TOUT DE SUITE : je ne rentrerai pas dans le débat « peut-on rire de tout ? » (réponse : non), ni dans l’explication de pourquoi l’humour militant n’a pas la même valeur que l’humour dirigé vers les minorités (un autre article est prévu, il mettra du temps à sortir parce que c’est sensible et que je suis pas encore prête émotionnellement à me prendre votre shitstorm). Non là je vais vous parler des conséquences que peut avoir un meme comme celui-ci, qui se fout ouvertement de la gueule de nos luttes en les caricaturant grossièrement.

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Ce meme, il a été partagé sur de grosses GROSSES pages mainstream, sur de gros sites où des milliers et des milliers d’internautes se rendent tous les jours, et autant vous dire que la majorité de ces gens sont au choix : LGBTphobes/pas sensibilisé.e.s du tout/très réticent.e.s au militantisme en général. CHOUETTE ! En voyant une image comme celle-là, je suis sûre que ça va leur donner envie de s’intéresser à nos luttes, hein. Vous voulez un exemple de quelque chose qui dessert VRAIMENT notre cause ? Cette image. La création d’un vocabulaire, la colère que l’on ressent, l’agressivité dans nos propos, c’est légitime, et c’est même compréhensible si on prend la peine deux minutes de se pencher sur nos luttes, c’est pas nous qui desservons notre cause (ça fait pas de mal de le rappeler). Mais cette image-là, elle supprime toute chance d’offrir ces deux minutes d’intérêt pour ce qu’on fait.

Au contraire, elle encourage tout le 15-18 et le 18-25 (je ne les différencie plus, ce sont tous des ados visiblement frustrés par on-ne-sait-toujours-pas-quoi) de JVC à s’acharner sur notre dos en nous insultant (ceci dit ils ont pas besoin d’encouragements mdr), elle encourage toute personne non concernée à entretenir une mauvaise image de nos luttes, elle encourage mes propres potes à me taguer en dessous pour dire « mdr c’est trop toi Louwizz » alors qu’il pourrait utiliser leur temps pour me demander pourquoi j’utilise ces termes tous les jours de l’année. Elle encourage toutes les prochaines personnes à qui je vais essayer d’expliquer mon combat à directement me tourner le dos à coup de « ah non mais tu dis « cisgenre » tu dois être une féminazi je préfère pas te parler ». Elle encourage les gens à se fermer à nos combats sociaux, combats qui durent depuis des années et des années, pour lesquels nos prédécesseur.e.s sont mort.e.s, et qui n’exigent de la société que des droits et une reconnaissance véritable.

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Et surtout,

elle entretient l’idée selon laquelle nos luttes sont inutiles et nos identités sont une vaste blague.

Nos luttes se battent pour aider tant bien que mal à rendre la vie de nos pair.e.s plus douce et vivable, les sortir de leurs familles maltraitantes, les pousser à s’assumer, les tirer de l’ombre, les faire se sentir légitimes.

Nos luttes se battent pour que de moins en moins d’entre nous ne meurent sous les coups de la haine et de la pression de l’hétéro et la cisnormativité.

Ca vous fait rire, vous ?

Nos identités ne sont pas une blague.

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