La journée de l’infâme.

C’est sur ce jeu de mots que vous avez peut-être déjà croisé au cours de la journée (si je l’ai trouvé aussi vite c’est que quelqu’un a bien dû l’avoir déjà fait) que j’entame mon propos. J’avais prévenu, en cette soirée du 8 mars 2016, j’ai quelques trucs à dire, et je suis pas hyper jouasse. Le ton est donné.

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NB : Ceci est un résumé de toutes les critiques que j’ai pu voir passer et avec lesquelles je suis d’accord. Mon développement peut parfois sembler raccourci, mais de nombreux points sont à aborder et je n’ai pas pour but d’écrire un mémoire sur la chose, simplement de sensibiliser le plus grand nombre aux problématiques soulevées en ce jour. Notez également que je me concentre sur le traitement français de cette journée.


Aujourd’hui, et depuis 1982 « officiellement » en France, c’est la journée internationale des droits des femmes (ou journée internationale de lutte des droits des femmes). Et aujourd’hui, comme depuis des années, c’est un prétexte pour un maximum de bullshit sur les internets, à la télé, dans les médias en général, mais aussi au boulot, à l’école, dans la rue.

Sortez vos stylos, vos bloc-notes et vos effaceurs à idées préconçues, et on y va :

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« La journée de la femme » :

La première chose à souligner, c’est la dénomination utilisée pour cette journée. « La journée de la femme » en français. Cette appellation pose deux problèmes :

  • L’absence du mot « droit » : problème également posé par l’appellation anglaise « International Women’s day » et j’imagine partout puisque ce raccourci très convenant permet premièrement une formulation plus courte, mais surtout de décentrer un poil le fond du problème. Pourtant, l’existence de cette journée se justifie uniquement par ce mot : droit(s). Ici, un point historique qui résume bien l’origine du 8 mars (clique !). Sans ce mot, cette journée n’est plus une revendication, mais une célébration. Et c’est bien gentil de vouloir célébrer les femmes, mais le fond, les racines de cette journée, c’est de prôner les valeurs militantes, de montrer que les femmes ne sont pas une catégorie sociologique à part et/ou en-deçà, de donner de l’espoir quant à notre avenir, de valoriser la diversité et les qualités de chacune (souvent rabaissées ou stigmatisées), mais surtout d’encourager la poursuite de la lutte pour nos droits et pour l’égalité.
  • Parler de « la femme » : Si vous êtes familier.ère.s avec le cercle féministe militant sur internet, vous avez déjà peut-être vu cette orthographe volontairement fausse du mot « la fâme ». C’est un moyen de désigner de manière critique la figure dite « féminine » qu’on nous sort à toutes les sauces, prétendant que « la fâme est comme ci », « la fâme ressemble à ça », « la fâme agit ainsi » si je caricature (à peine). Ce que nous cherchons précisément à contrer, jour après jour, et que nous devrions critiquer avec d’autant plus de visibilité en ce jour. Alors parler de la journée de la femme, c’est généralisant, monolithique, stigmatisant et pour être honnête : fatigant. Et ça ne coûte même pas un mot de plus mais simplement de passer un article défini singulier en article indéfini pluriel (« la » en « les » (« de les » donnant « des »), pour ceuxlles que la grammaire irrite) pour suggérer un peu de diversité.

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Stigmatisant, généralisant… Attendez, ça me rappelle un truc. Mais oui mais c’est bien sûr ! C’est ainsi que je pourrai qualifier tout ce que je vois passer sur les réseaux sociaux depuis 8h30 (non pas que ça n’aie pas commencé avant, j’étais juste pas levée #désopasdéso). Ce qui m’amène à mon second point :

Le cortège de sexisme ordinaire :

Ma partie préférée.

  • Stigmatisation en masse : C’est aujourd’hui que les pages « nou-lé-fill » et « truk-2-mek » se déchaînent. Clichés, humour vaseux, citations prises hors de leur contexte, les réseaux sociaux se remplissent de publications plus hallucinantes les unes que les autres, sous couvert d’humour. Ça pourrait ne pas être grave, ça pourrait être simplement un super moyen pour moi de faire du tri dans mes contacts, mais voilà, le problème, c’est que ces publications ont du succès. Un très grand succès. Un succès effrayant, parce que les gens qui likent ça au choix : trouvent ça drôle et c’est inquiétant quant à l’avancée de la vision binaire face au genre, ou pire, y croient, et c’est malheureusement  une majorité des cas. Les gens se retrouvent dans les clichés, et comment leur jeter la pierre ? Nous sommes moulés par un conditionnement constant depuis notre plus jeune âge, conditionnement qui nous attribue des rôles, des attitudes, des apparences et pire, des sentiments. Quel bonheur ce serait aujourd’hui, de pouvoir contrer ce conditionnement, d’ouvrir des possibilités autres que celles qu’on nous présente comme les seules et uniques.
  • L’armée des Jean-Marie : (Avec ce prénom, d’une pierre deux coups : non seulement c’est celui de l’humoriste français le moins subtil et le plus beauf, mais c’est aussi celui de l’ex président d’un parti bien connu pour défendre les droits des femmes.) Cette journée est l’aubaine de tous les amoureux des blagues sur la cuisine, le repassage, le sport et les enfants. Alors, je sais, je sais, « C’EST DE L’HUMOUR ROOOH » et « DE TOUTE FAÇON ON PEUT PLUS RIRE DE RIEN » avec moi. Je n’ai rien contre l’humour. Ceuxlles qui me connaissent le savent, je passe le plus clair de mon temps à me gausser comme un âne. Sauf que. Au bout de la 15687ème fois, une blague n’est plus drôle. Ce n’êtes pas original, ce n’est pas un éclair de génie comique, ce n’est pas drôles. C’est d’autant moins drôles que ces blagues, même les premières fois, sont franchement limites. Parce qu’elles sont encore prises au sérieux par beaucoup et qu’elles font état de situations oppressantes RÉELLES qui BRIDENT les femmes dans des cases. En faisant ces blagues, on perpétue des images, des idées reçues, des conceptions pré-faites, et croyez-moi, ça ne nous aide pas. Pas du tout.

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Et ça, notre cher capitalisme l’a bien compris. Il a bien compris que nous avions beau vivre dans des sociétés dites « modernes », les occidentauxles étaient encore bien attaché.e.s à leurs perceptions genrées du monde. Une occasion toute trouvée pour vendre, ce qui fera l’objet de mon troisième point :

L’art de la commercialisation et des coups marketings :

(NB : Je ne citerai aucun exemple ici, déjà parce que je suis à peu près sûre que des tonnes de choses vous viennent d’ores et déjà à l’esprit, mais surtout parce que je refuse de faire de la pub à qui que ce soit et d’encourager indirectement ce genre d’aberrations.)

Je vous prendrai -90% sur le patriarcat et l’égalité offerte par le magasin s’il vous plaît. Comment ça, vous n’avez pas ça en stock ?

  • Acteurices de la consommation : La fâme est donc bien connue pour ses envies d’achat compulsives, pour sa passion effrénée pour les produits ménagers et pour son envie de se faire offrir des fleurs. Ca vous paraît caricaturé ? Je comprends. Mais vous savez très bien que c’est exactement ce que reflètent les promotions proposées en ce jour. Et vous savez quoi ? Ces offres marchent. Pour plein de raisons autres que « les gens sont bêtes ». Les gens ne sont pas bêtes. Les gens vivent avec un budget, et quand l’occasion leur est donnée d’optimiser ce budget, ils la saisissent. Les gens sont pétris de bonnes intentions, et on leur dit « si vous aimez les femmes de votre vie, offrez-leurs des fleurs », et les gens aiment leurs femmes et sont pétris de bonnes intentions, et très probablement que leurs femmes seront contentes de recevoir des fleurs, alors ils achètent des fleurs. Les gens sont convaincus que cette journée est faite pour faire plaisir aux femmes. Comment leur en vouloir, c’est ainsi que ça nous est présenté.
  • Un phénomène bien connu : Alors, les commerciaux continuent de proposer ces offres qui marchent. Je vous entends déjà dire que ça n’arrive pas que pour ça, suffit de regarder la St-Valentin. Et je suis d’accord, on sait tous.tes comment ça fonctionne. Mais je considère qu’occulter totalement la revendication, la lutte, les valeurs qu’il y a derrière une journée avec une commercialisation est d’autant plus grave que la récupération d’une fête laïque sans dimension  militante ou combattante.

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Voilà les principaux points que j’avais à soulever. J’aurais aussi pu parler de cette tendance à nous rappeler à QUEL POINT nous sommes CHANCEUSES d’être des femmes, les nombreux « je ne suis pas sexiste, j’aime les femmes » (aussi pertinent que « je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir »), j’en passe et des meilleures.

QUE FAIRE ALORS ?

Je n’avais pas envie de cracher mon venin en vous laissant en plan.

Le féminisme militant souffre de nombreux maux pendant cette journée où il devrait être mis en valeur et rendu plus accessible à des personnes peu éduquées en la matière. Au lieu de ça, nous passons notre journée à tweeter « *des droits des » à tout va.

On me dit souvent « Tu penses que cette journée ça devrait être tous les jours ? » Mais en fait, c’est déjà le cas. Me battre pour les droits des femmes, remettre en cause les stéréotypes de genre, déconstruire mes propres idées reçues, m’intéresser aux conditions des femmes qui ne me ressemblent pas : noires, transgenre, musulmanes, asiatiques, non-occidentales, essayer de faire bouger les choses à mon échelle autant que faire se peut et à plus grande dès que l’occasion m’en est donnée, C’EST MON QUOTIDIEN.

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Je ne suis bien sûre pas contre une journée spécifique en l’honneur de l’histoire féministe et pour valoriser les revendications pour les droits des femmes, seulement il faudrait que cette journée concerne vraiment ces sujets. Faire des ateliers dans les lycées, organiser des débats, diffuser des documentaires, tout ça pendant une journée entière. (Je devais moi-même animer un atelier autour d’un porteur de paroles aujourd’hui, activité qui a malheureusement été annulée, mais preuve que ce genre de choses s’organisent, et qu’il faut mettre l’accent dessus !) Et il faudrait que les médias, les réseaux sociaux, VOUS, se concentrent là-dessus.

Je ne demande pas une journée internationale des droits des femmes au quotidien. Je demande simplement l’égalité, le respect, une remise en question, des droits fondamentaux, un libre arbitre et des opportunités dans la vie. Ca oui, au quotidien je le réclame, pire, je l’exige, et je l’exigerai jusqu’au bout.

Et s’il y a une journée où j’ai une infime chance de me faire entendre un peu plus que les autres, j’aimerais autant qu’elle ne soit pas souillée par un décentrement abject.

Louwizz


Merci d’avoir lu jusqu’au bout !

Voici quelques liens si vous voulez vous renseignez sur les épopées du jour :

Vous pouvez me retrouvez :

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Bisous.